INTERVIEW: AMINATA TRAORE (11 juin 2011)

Interview exclusive d' Aminata Traoré : "Le code de la famille est un défi à la démocratie !"

Par Mame Diarra DIOP - 08/10/2009

"Jusqu'à quel point les Maliens sont-ils libres de penser par eux mêmes ?", s’interroge l'ex ministre de la Culture du Mali à propos du code de la famille.

    © palestine-solidarite.org
    Aminata traoré, ex ministre de la culture du Mali

Les qualificatifs ne manquent pas pour présenter Aminata Traoré.Militante, altermondialiste, écrivain, chercheur, femme politique, l’ex ministre de la Culture du Mali, a beaucoup à dire, sur le code de la famille. Sujet sensible pour les siens, elle a choisi de prendre le temps d’analyser le texte, pour mieux s’exprimer dessus et analyser la levée de boucliers qui a suivi son adoption le 3 Août dernier. Face aux réactions des associations islamiques, des Maliens et dernièrement, le renvoi du code en deuxième lecture, Aminata Traoré pose un regard lucide et encourage les uns et les autres, à se saisir de cette affaire de famille. Il s'agit de comprendre les réalités socio-culturelles du Mali. Au Djenné, sa maison d’hôte, où elle nous a reçu, Aminata Traoré a aussi évoqué l’environnement, les inondations et la crise financière mondiale, son sujet de prédilection. Rencontre !


JournalduMali.com : Aminata Traoré, étiez-vous d’accord avec le renvoi du code de la famille en deuxième lecture ?

Aminata Traoré : En tant que chercheur, mais aussi, en raison de mon itinéraire de femme qui a travaillé dans un ministère de la promotion féminine et qui a pris part à la plupart des grands débats de la décennie de la femme, je me suis faite une idée de la question du changement social et de ses enjeux face à l’évolution de la famille. Mon point de vue, c’est qu’il faut nécessairement que la situation des hommes et des femmes s’améliorent, mais cette amélioration doit être le résultat de concertations, de choix et donner lieu à plus de débats qu’il n’y a en a eu.

JournalduMali.com : Vous avez affirmé que le problème du code a été uniquement conçu sous l’aspect Loi et pas celui du dialogue ?

Aminata Traoré : Qu’il s’agisse du code ou d’autre chose, nous ne nous donnons pas le temps d’expliciter les choses, les gens doivent comprendre, qu’il y a une loi et savoir ce qui se passe à l’assemblée, ce qui progresse ou bute contre n’importe quel type de difficultés et surtout se faire une opinion ! Et ce qui ressort doit tenir compte des spécificités et sensibilités de chacun, mais ce n’est pas évident en matière de famille.

JournalduMali.com : Cela fait des années, qu’on travaille sur le code des personnes et de la famille, est-ce un chantier insurmontable ?

Aminata Traoré : Je pense que la loi de 62 était porteuse de changements clairs dont le temps était venu, surtout la question du consentement mutuel que Tata Bambo a chanté, que tous les Maliens fredonnent. Il a ensuite été l’objet de modifications et de rajouts qui l’ont amélioré sous différents angles. Si l’adoption du nouveau code par l’Assemblée Nationale a été reçu comme un coup de semonce, c’est parce que parallèlement au travail parlementaire et ce qui s’est fait au niveau des commissions, on ne débat pas suffisamment de ces questions. Il est heureux que cette levée de boucliers nous ait permis à tous d’aller voir de plus près ce que contient le nouveau code. Et c’est ça qui est grave politiquement ! La démocratie ne peut pas se passer de l’information et de la participation populaire surtout quant il s’agit de question d’importance capitale comme la famille, le statut des personnes et leurs liens. En plus des associations musulmanes d’autres composantes de la société malienne qui ne se sont pas exprimées, sont entrain de se dresser.

Le code de la famille est un défi à la démocratie
Aminata Traoré



JournalduMali.com : ATT a donc bien fait de renvoyer le texte ?

Aminata Traoré : C’est rassurant de constater que face au mécontentement, de telle ou telle composante de notre société, le Président de la République fait preuve d’écoute. Il a entendu et nous donne la chance à tous de s’imprégner du sens de cette loi.
Je ne peux pas m’empêcher cependant de m’interroger sur le seuil de mobilisation nécessaire et le poids politique à avoir en tant qu’acteurs sociaux pour se faire entendre. Le mouvement paysan et altermondialiste auquel j’appartiens a tout fait mais en vain pour que la loi sur la biosécurité qui a ouvert la voie aux Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) dans notre pays ne soit pas adoptée et promulguée.

JournalduMali.com : Maitre Mamadou Konaté, affirme que son point du vue a évolué sur le code ? Et vous Aminata, quels points vous ont particulièrement interpellé ?

Aminata Traoré : Ce pavé qu’est le code, est un document à synthétiser. Moi je ne me braque pas sur tel ou tel aspect parce que Je n’ai pas la prétention de représenter toutes les femmes maliennes. Nous ne sommes pas une société monolithique où une poignée de femmes peut penser et choisir pour toutes les autres. Je crois que nous avons avec ce dossier l’occasion sans précédent de nous écouter mutuellement, de mieux connaître notre société et de lui imprimer une dynamique qui nous réconcilie les uns avec les autres. Il importe de savoir, de qui on parle, quand on dit « les personnes ». Où en sont les personnes ? Est-ce que les changements qui figurent dans le code, constitue des priorités pour les Malien(ne)s, au nom desquel(le)s la loi est écrite ? Dans ma position de chercheure, de militante, qui questionne aussi les relations Nord Sud, en me demandant jusqu’ à quel point nous sommes autonomes et libres de réfléchir et de choisir quant à la relation entre les personnes au sein de la famille et à quel type de famille aspirons-nous dans un monde de plus en plus tourmenté et violent. Je sais par expérience que la mondialisation néolibérale étant un projet de civilisation, chaque aspect de notre existence est le lieu de réforme et de financement qui laissent peu d’espaces de liberté, de choix aux populations. Et si certains bailleurs de fond étaient plus pressés que la majorité des Malien(ne)s pour l’adoption de ce nouveau code ?


    © lefigaro.fr
    Dans sa maison d'hôte au Djenné dans le quartier de Missira

JDM : Ce code est-il une avancée pour les femmes. Les occidentaux pensent que c’est le cas ?

Aminata Traoré : L’opinion des occidentaux m’importe peu ! Ce code c’est d’abord l’affaire des Maliens. Disons-nous qu’une composante importante de la société malienne, estime que ce n’est pas une avancée, et qu’il comporte des aspects dans lesquels elle ne se reconnait pas ! Alors trêve d’ingérence et de manipulation. Nous devons prendre conscience nous-mêmes de la nécessité de réfléchir sur notre situation et de décider pour nous-mêmes. Je suis persuadée que les hommes qui sont à la fois des pères, des frères, des époux, des fils ne veulent pas de mal aux femmes et qu’ils sont capables de changer de comportement à l’égard des femmes, si ensemble nous nous donnons le moyen d’évaluer l’état actuel de notre société dans le monde. Une famille s’inscrit dans un pays, qui s’inscrit dans un contexte global, que nous nous devons d’appréhender.

L’immense majorité des choix sont faits pour les Africains et nous les acceptons parce qu’il y a des financements derrière. Il serait dramatique que le code obéisse à cette règle du jeu
Aminata Traoré


JournalDuMali.com : Aminata, on connaît votre engagement pour l’environnement, l’assainissement, l’habitat. Le Mali et d’autres pays Africains ont subi des inondations au mois d’Aout, que se passe t-il ?

Aminata Traoré : La réponse est complexe. Il n’y a pas que les inondations qui risquent d’alterner avec d’autres phénomènes aux conséquences graves. Nous assistons à des bouleversements profonds du fait du réchauffement climatique aux vents de sable, la désertification, le dessèchement des cours d’eau ne sont pas spécifique à l’Afrique. Sauf que contrairement aux pays du Nord, le Sud n’a pas les moyens de faire face à ces changements. Les modes d’occupation de l’espace dans nos pays et les plans d’aménagement urbain, les techniques et les matériaux de constructions entrent en compte ! Durable ne veut pas dire en béton, mais des critères de construction pour qu’en cas d’inondations, par exemple, on n’ait pas des difficultés énormes à gérer…


JournalduMali.com : Pourquoi, on n’arrive pas depuis des années, à changer cet environnement, à l’assainir, à le viabiliser ?

Aminata Traoré : Parce que l’habitat et l’urbanisation font partie de ces chantiers gigantesques ou nous avons subi la Banque mondiale. On avait une voirie dans ce pays, des voitures de ramassage d’ordures, un service d’hygiène, et du personnel motivé et compétent. L’autocensure qui prévaut dans l’analyse de notre situation occulte l’échec de ces projets urbains budgétivores qui n’ont pas su intégrer les véritables besoins des citoyens ordinaires en infrastructures de base.
N’est-ce pas curieux que ceux qui à des milliers de kilomètres d’ici pensent la situation des personnes et de la famille ne procède pas au bilan critique des trente dernières années de libéralisation et de marchandisation de notre société qui ont infligé de graves préjudices aux femmes, aux hommes, aux enfants de ce pays ainsi qu’à l’environnement ?

JournalduMali.com : Alain Juppé était récemment à Bamako avec un nouveau programme de coopération décentralisée. Notamment la création d’une brigade d’une cinquantaine d’agents de propreté pour la ville de Bamako ? Qu’est-ce que ce type de coopération peut changer dans la durée ?

Aminata Traoré : C’est bien, j’espère que l’initiative ne vient pas d’Alain Juppé mais des Maliens. Ce n’est pas juste une question de brigades, mais de voir de qui émane l’initiative, qui la contrôle. La force d’une démarche vient du fait que les gens qui l’appliquent, l’ont pensé. Si cette offre émane de la part des Maliens, c’est une bonne chose, dans le cas contraire, ce sera comme d’autres formes d’aides qui n’ont pas d’impact, parce qu’on nous les aura imposé.

Il n’y a pas que les inondations, pensons au réchauffement climatique, aux vents de sable, ce qui se passe n’est pas spécifique à l’Afrique, l’Indonésie aussi vit cela et c’est plutôt préoccupant!
Aminata Traoré
    © medafrique.info
    Aminata Traoré, chercheuse et altermondialiste

JournalduMali.com : Où en est aujourd’hui le Forum pour un autre Mali ?

Aminata Traoré : On a eu récemment la mobilisation 1000 Maliennes debout à la veille des Municipales, pour définir au niveau des différentes communes, le type de partenariats qu’une société civile éclairée peut avoir avec les élus locaux. A Kayes, nous avons aussi animé un débat sur l’immigration, nous sommes entrain de restituer les conclusions de cette rencontre pour préparer la 4è édition de Migrances , qui aura lieu du 20 au 25 novembre 2009. Au niveau du quartier, on soutient les initiatives de pavage de la Commune II de Bamako réalisées par six associations, il y a donc un suivi à ce niveau. Par ailleurs, je continue de participer à plusieurs débats, dont l’un sur la crise à la télévision française et je me rends à Dakar pour participer à une discussion sur l’aide.

Journaldumali.com : Justement, l’ouvrage de la Zambienne Dambisa Moyo évoque l’aide fatale ‘Dead Aid’ et qui enfonce les pays Africains au lieu de les développer ?

Aminata Traoré : C’est effectivement intéressant de voir comment cette aide est donnée et comment elle est utilisée. Voir jusqu’ à quel point les gens pensent que tout peut être réglé avec l’aide. Mais Dambisa Moyo est une libérale qui critique la Banque Mondiale, et reste dans le même schéma libéral de l’institution où elle a travaillé.

Le retrait de l’aide pourrait en effet impulser l’initiative des Africains. C’est à voir, c’est à étudier…
Aminata Traoré


JournalduMali.com : Pour finir, Barack Obama a dit au Ghana en Juillet dernier, que le destin des Africains se trouve entre leurs mains. Qu’en pensez-vous ?

Aminata Traoré : On aurait bien aimé ! Mais le problème, c’est que ce n’est pas le cas. Si ça l’était, ca se saurait. Rien que le G20 qui vient de se dérouler à Pittsburg et qui est un lieu de concentration du pouvoir politique, économique et financier, est une preuve que non ! Pour que l’on s’en sorte, encore faudrait-il que les grandes puissances et les institutions internationales lâchent du lest, même si elles font semblant de désigner des pays émergents. Je ne vois pas aujourd’hui un seul secteur qui les laisse indifférents. Ils s’immiscent partout. Ce sont des oligarchies, des lieux de concentration du pouvoir qui donnent l’impression que leurs valeurs sont universelles… Alors, toutes les batailles que nous menons depuis des années, c’est pour faire en sorte que l’initiative revienne dans les mains des Africains et rien d'autre.

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